Même en Milleneufcentquatrevingtquatre, ce n’était pas ainsi.
Plusieurs conflits sont en cours dont on ne sait que peu, voire rien, pris dans un enchevêtrement de censures, de propagandes croisées, de falsifications par l’IA, de connivences, d’interdépendances et de jeux doubles ou triples.
Entre les silences des différentes sources (russes, iraniennes, israéliennes, américaines, etc.), l’impréparation totale des « experts » et les contaminations dues aux agents d’influence, les visions que nous nous construisons sont profondément absurdes, irréelles — jusqu’à nous représenter des blocs opposés ou des chocs de civilisations.
En réalité, nous assistons à l’évolution d’un système global hérité de 1945
qui doit désormais composer avec plusieurs variables majeures : d’abord la dynamique démographique, puis la montée de l’influence européenne, le déclin russe et, surtout, l’ascension de la Chine comme second pôle de puissance. J’écrivais, il y a un quart de siècle, que le remplacement de Moscou par Pékin poserait problème à la suprématie américaine, l’intelligence chinoise étant bien plus fine que celle, rude, des steppes.
Nous sommes également confrontés à une crise majeure de crédibilité des classes dirigeantes, incapables de gérer une transition aussi radicale sans en perdre le contrôle idéologique. D’où la férocité de l’autodéfense des tirannie autocratiques et de la démocratie en décomposition.
Une situation, quelque part, idéale
Mais…
…elle échappe presque à tous, car les représentations des conflits — externes comme internes —, enfermées dans une bêtise binaire, excitent et mobilisent des stupidités opposées.
Pourquoi ?
D’abord par manque de formation : tant analytique et scientifique que mentale, de type radical ou révolutionnaire, c’est-à-dire adossée à une connaissance historique précise et capable d’en saisir les continuités.
Ensuite pour des raisons de tempérament.
Qu’est-ce qui pousse — ou a poussé — à faire de la politique au sens noble ?
Avant tout une exigence éthique et existentielle. Mais cela concerne surtout les jeunes et les très jeunes, qui sont aujourd’hui, en effet, ceux qui se trompent le moins dans leur manière de se représenter le réel ou de projeter leurs rêves sur une hypothétique cavalerie exotique — tentation plus caractéristique des boomers.
S’y ajoute une forme d’insoffrance de caractère, qui se décline en trois catégories distinctes. Les événements peuvent les faire coexister dans des moments de tension réelle, mais non en temps normal, lorsque prévaut la recherche de solutions.
Nous avons trois « R » differents
Le premier est celui des « Révoltés » : ceux qui, pour des raisons justes ou non, rejettent ce qui les entoure, en amplifient tous les aspects négatifs et exaltent, en contrepoint, tout ce qui leur est lointain. Il s’agit d’une immaturité adolescente susceptible de durer toute une vie.
Privés de guide sérieux, les révoltés ne nourrissent qu’un désir de sédition et sombrent dans une démocratie de foule.
Des barricades pour les barricades. Cela ne peut qu’entraîner une spirale descendante et, par effet miroir, conférer une forme de dignité à ce qui est combattu dans le vacarme.
Ce n’est ni une théorie ni une hypothèse, mais la constante de tous les précédents historiques dont nous avons mémoire.
Comme le rappelait Giorgio Gaber (1), « les gens se rencontrent pour un autobus qu’ils ont manqué » : ainsi les révoltés, insatisfaits de toutes couleurs, se retrouvent souvent dans des rassemblements informes, qui ne durent même pas le temps de se reconnaître. Pourtant, ils continuent de croire que l’addition de frustrations pourra, un jour, se muer en force.
Le deuxième « R » est celui des « Rebelles ». Le rebelle est, d’une certaine manière, un anarque. Il peut éprouver une empathie atténuée pour des pôles d’attraction existentielle ou guerrière qui devraient pourtant le toucher, et même se sentir équidistant — non sur le plan moral, mais émotionnel — entre une Russie envahissante et des Ukrainiens combattant avec honneur. Il peut également se désintéresser de la confirmation d’une tyrannie judiciaire ou de la dégradation des conditions économiques et sociales de son pays.
Au fond, ce qui prime pour lui, de manière écrasante, c’est son choix de vie aristocratique — non au sens social — bien plus que tout le reste.
Le troisième « R » est celui des « Révolutionnaires ». Être révolutionnaire ne signifie pas nécessairement vouloir une révolution insurrectionnelle ou une transformation des rapports de production : ce ne sont là que des interprétations possibles.
Au sens essentiel, est révolutionnaire celui qui poursuit un changement radical des mentalités. Une telle démarche suppose un cap idéal clair, une solide culture historico-politique et une analyse du réel capable de s’y articuler.
Le révolutionnaire ne peut être ni extrémiste ni révolté : il doit être réaliste.
Il doit également être enraciné dans son monde : dans sa famille politique — ou plutôt anthropologique — comme dans son peuple et sa terre. Fidèle à son Genius Loci, à son ethnos et à ses références supérieures.
Il doit enfin être voué à l’impersonnalité.
Il ne peut donc, en aucun cas, se ranger du côté d’un quelconque acteur exotique censé jouer les justiciers contre son propre père. Cette pulsion adolescente, héritée de 1968, appartient au révolté — à lui seul.
Un rebelle peut-il être aussi révolutionnaire ?
Oui, et inversement.
Un révolté peut, peut-être, avoir été révolutionnaire, avant de perdre la boussole. Cela ne signifie pas qu’il aurait dû choisir ceci plutôt que cela — une part de subjectivité demeure toujours —, mais qu’il a perdu ses repères au point de choisir par pure négation : s’identifier à l’ennemi supposé de son ennemi supposé principal.
Et il omet toujours de dire au nom de quelle lignée il parle : il ne le peut plus, puisqu’il est en train de la nier.
Un révolté est-il irrécupérable ? Pas nécessairement — à condition de retrouver, dans ce labyrinthe, le fil d’Ariane, et encore faut-il qu’il accepte de le saisir.
Je ne prétends pas être Thésée, mais j’apporte ma part.
https://europa-diffusion.com/fr/accueil/11899-la-revolution-silencieuse.html
- Giorgio Gaber a été un artiste de cabaret, chanteur, acteur et auteur-compositeur-interprète italien qui, entre les années soixante et les années quatre-vingt-dix, a également exprimé un intellectuel politique aigu.
