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L’obsession de l’État profond

Examinons de plus près de quoi il s'agit

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Qu’est-ce qui a conduit certains milieux farouchement anti-américains à soutenir le président des États-Unis ?
Parce qu’ils ont adhéré à l’idée qu’il menait une guerre contre le prétendu État profond et, par extension, contre la mondialisation.
De là, ils en sont venus à croire que Trump s’opposait à l’américanisation elle-même, bien que son slogan proclame : Make America Great Again.

Mais que reste-t-il de tangible dans ce récit ?

Commençons par l’“État profond”, cette grande “révélation” des populistes au cours des vingt dernières années

Le terme est utilisé de façon floue, avec des nuances changeantes selon le contexte. En résumé, il désigne l’idée qu’au-delà des gouvernements élus et des institutions officielles, existerait un réseau caché de pouvoir—bureaucratique, militaire, sécuritaire ou économique—capable d’orienter, voire de diriger, la politique réelle d’un pays.

Un tel constat ne convainc que ceux qui ignorent l’histoire, la sociologie et la politique.
Quelle que soit l’opinion portée sur la démocratie électorale, jamais il n’est arrivé—et jamais il n’arrivera—que les structures fondamentales de l’État (bureaucratie, grands intérêts économiques) se transforment par la seule volonté des urnes.
Même dans des régimes de pouvoir absolu la bureaucratie conservait sa propre logique et demeurait extrêmement difficile à pénétrer ou à remodeler.
A fortiori aujourd’hui.

L’“État profond”, une réalité permanente

Même les gouvernements les plus centralisés ont besoin de fonctionnaires, de militaires, de juges, de diplomates, d’administrateurs. Ces appareils survivent inévitablement aux cycles électoraux et aux changements de régime : un agent de ministère ou un officier demeure en poste, quel que soit le président ou le souverain.
Il existe donc toujours un “noyau permanent” qui assure la continuité de l’État au-delà des choix politiques conjoncturels.

Le pouvoir économique a toujours pesé sur le pouvoir politique.
De l’Antiquité—les patriciens romains, les grands marchands des républiques maritimes, les aristocraties foncières du féodalisme—jusqu’aux États modernes, les groupes dotés de ressources ont toujours su influencer la vie politique.
L’articulation entre politique et économie n’est pas une dérive récente, mais une constante historique.

La question n’est donc pas celle de l’existence, mais du degré.
Ce qui change d’un État à l’autre, c’est la marge d’autonomie de ces appareils : jusqu’où peuvent-ils résister ou s’adapter aux décisions des gouvernements élus ?
Dans certains cas (dictatures militaires, systèmes dominés par de puissants lobbies), l’appareil permanent peut exercer une influence décisive ; dans d’autres, son poids reste limité et mieux encadré.

Ce qui distingue l’époque actuelle

La différence avec le passé existe bel et bien, mais elle ne réside pas dans une prétendue mainmise de l’“État profond”. Elle tient au fait que la sociologie du pouvoir a changé.
Pour des raisons démographiques, migratoires, économiques et technologiques, la capacité de contrôle vertical s’est affaiblie partout.

Depuis les années 1980, s’est en outre imposée une tendance à la subsidiarité : dérégulation institutionnelle, réduction de l’intervention étatique et transfert de compétences aux administrations locales ou à des acteurs privés, y compris les ONG.

Les États nationaux se retrouvent aujourd’hui à mi-chemin entre le local et le global. Les interactions économiques, culturelles et communicationnelles, ainsi que les chaînes de production et de distribution, ont engendré une situation où l’on s’interroge sur le rôle futur de l’État—mais nullement sur celui de l’“État profond”.
Le bras de fer mené par Trump illustre d’ailleurs combien l’entrelacement est dense : chaque initiative provoque des contre-coups imprévus, l’obligeant à gouverner à vue.

L’“État profond” : un parti idéologique au service d’une élite ?

Dès 2002, dans Nuovo Ordine Mondiale tra imperialismo e Impero (Nouvel ordre mondial : entre impérialisme et empire), je soulignais que dans une société fragmentée, les lobbies se multipliaient—non seulement les puissants lobbies financiers et médiatiques, mais toute organisation minoritaire.

Je remarquais aussi que tous les financiers et dirigeants de médias ne partagent ni la même idéologie ni la même ardeur militante. Pourtant, des minorités actives imposent des orientations qui, bien qu’elles ne soient pas celles de tous, finissent par dominer.

J’illustrais cette dynamique—alors émergente, aujourd’hui confirmée—par le cas des lobbies LGBT, appelés à imposer leur cause simplement parce qu’ils occupaient seuls le terrain.

En réalité, si la majorité des membres de l’“État profond” ou des lobbies sont malléables, des minorités organisées réussissent à transformer l’ensemble avec détermination. L’“État profond” n’est donc jamais neutre.

Ces minorités agissent—et continuent d’agir—selon la logique culturelle de Gramsci et l’organisation de Lénine. Qu’il s’agisse d’activistes LGBT, de communistes, de cléricaux, de communautés juives ou islamiques, ou encore de réseaux liés à l’Open Society, les méthodes sont semblables.
Faute d’équilibre des pouvoirs, elles s’approprient parfois même des prérogatives institutionnelles. Pensons, par exemple, aux dérives engendrées par des groupes de juges intervenant massivement dans les politiques publiques, au point de paralyser les institutions.

Pourquoi l’affrontement entre “le peuple” et l’“État profond” est une erreur de parcours

Certaines initiatives du populisme américain, animées par une nostalgie de grandeur, ont certes le mérite de mettre le débat sur la table et de réduire le financement de minorités idéologisées.
Mais en tant que stratégie de transformation, cette confrontation est non seulement insuffisante : elle est vouée à l’échec.

On ne peut pas “démanteler” l’“État profond” : ce serait comme vouloir abolir l’ordre social et institutionnel lui-même. On peut certes viser des minorités subversives qui parasitent les appareils, mais sur quelle base ? Pas en désignant de nouveaux boucs émissaires (fascistes, antifa, juifs, antisémites, francs-maçons, satanistes, mondialistes, djihadistes, communistes).

Rectifier l’État et régénérer la société suppose une action concrète : intervenir directement, sans laisser à des minorités organisées et hostiles l’oligopole de la culture et de l’administration.

Comme je le soutiens depuis un quart de siècle, pour contrebalancer la puissance des lobbies, ni la démagogie ni l’indignation ne suffisent : il faut une organisation structurée, ce que j’appelle un “lobby du peuple”.

La nature a horreur du vide : si on ne s’engage pas activement et de manière constructive, aucune rectification ne sera possible—sauf à compter sur la Providence. Mais la providence relève de la foi, non de l’action politique.

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